UN CONTE DE NOËL

LE SOIR DU 24 DÉCEMBRE 1885

Un texte de Jean-Louis-Plamondon

 

À Saint-Raymond de Portneuf, le soir du 24 décembre 1885, on frappa à la porte de côté de la maison du Dr Hébert. C’était un garçon, tout rouge, tout essoufflé, qui criait à la femme du médecin:

— M. Allen, le chef de gare, vient de recevoir un télégramme de Rivière-à-Pierre. Il y a Mme Saint-Ours qui va avoir un bébé cette nuit. C’est urgent. Il faut que le Dr Hébert aille à Rivière-à-Pierre.

L’épouse du médecin qui venait d’ouvrir était estomaquée. Le soir de Noël, monter à Rivière-à-Pierre! Le Dr Hébert, assis dans la cuisine, avait tout entendu. Il se leva et alla à la porte. Le garçon, encore essoufflé, la casquette sur sa poitrine, répéta :

— Le télégramme dit que c’est urgent. Très urgent.

Puis il hésita un moment, se retourna et repartit.

Songeur, le jeune médecin fixait la catalogne multicolore à ses pieds.

— Le soir de Noël! s’écria sa femme.

— Je ne comprends pas.. Ils ont ouvert une route cet été entre Notre-Dame-des-Anges et cette mission. Il y a dans ce village une bonne sage-femme. Elle m’a déjà assisté.

— Peut-être qu’elle est malade ou peut-être qu’elle pense ne pas être capable de l’accoucher.

— Peut-être, répondit son mari.

— Si seulement   la ligne était terminée, il y aurait un train qui ce soir monterait au Lac Saint-Jean. Tu pourrais le prendre.

— Il serait  déjà loin au milieu de la forêt.

Puis après un moment de silence, le médecin ajouta :

— Je vais aller à la gare.

Le Dr Hébert ouvrit le garde-robe du vestibule, décrocha son capot de chat et l’enfila. Sa femme prit la large ceinture fléchée et la lui noua autour de la taille. Puis elle s’approcha de la fenêtre de la porte. La nuit était froide et claire. La lune entièrement ronde.

Le chef de gare l’attendait. C’était le petit-fils d’un Irlandais arrivé à Québec en 1820. Quand le médecin poussa la grosse porte, il était assis devant son télégraphe. Reculant sa chaise à roulettes, il le vit apparaître devant le guichet du comptoir.  Il y eut alors un moment de silence.

— Le garçon m’a dit que c’est urgent?

— Ya!

Le médecin jeta un coup d’œil à la fenêtre. Le train de passagers qui était arrivé de Québec à 7 heures était reparti à 7 h 30. C’était une exception de retourner à Québec le soir même. Mais c’était la nuit de Noël. La voie ferrée restait vide.

— Le prochain train, c’est quand?

— Le 26, à midi. C’est un freight qui va chercher du bois équarri à Rivière-à-Pierre.

— Va falloir que vous me passiez votre draisine.

— Ya, la drai… le handcar.

Le chef de gare n’aimait pas prêter le petit véhicule au médecin. Mais c’était le seul moyen  de se rendre à Rivière-à-Pierre.  Aucune route ne liait cette mission à Saint-Raymond, ni en été, ni en hiver.

— Il faut que vous trouviez deux bons hommes pour pomper mon handcar.

— Les deux gars de Jos Moisan, sur la rue Saint-Joseph, sont  costauds. Ils vont faire voler votre draisine.

— Peut-être qu’y feraient voler mon handcar, mais leur père m’a dit qu’y  descendaient des chanquiers pour fêter Christmas avec leur blonde. Je pense pas qu’y vont être d’accord.

Le médecin regarda  à nouveau la voie ferrée. Après un moment de réflexion, il ajouta:

— Je vais aller à la Pension de la Veuve Plamondon. Y’a toujours des gars qui ne vont pas dans leur famille dans le temps des Fêtes.

 

Face à l’église paroissiale, la pension de la veuve se trouvait entre la gare et la maison du médecin. Cinq minutes plus tard il arrêtait son cheval devant la porte. Quand il entra dans la salle de séjour, une grande chaleur lui arriva au visage et une fumée bleuâtre flottait au plafond. Quatre pensionnaires jouaient aux cartes, tandis qu’un autre écrasé dans un vieux fauteuil, lisait L’Événement.

Le médecin se dirigea aussitôt vers la propriétaire, lui glissa quelques mots, puis d’une voix pleine d’assurance demanda l’attention.

— Bonsoir. Pour la plupart vous me connaissez. Mais pour ceux qui ne me connaissent pas, je suis le Dr Hébert. Je viens vous voir parce que j’ai besoin de deux  bons hommes.

Il garda le silence quelques secondes et ajouta :

— Je viens de recevoir un télégramme de Rivière-à-Pierre. Une femme va avoir un enfant. C’est Mme Saint-Ours qui garde une pension. Ils demandent mon aide. J’ai besoin de deux bons gars pour pomper la draisine, le handcar.

Il y eut un silence dans la petite salle. Tous les hommes fixaient le médecin. Aucun n’osait parler. Le Dr Hébert voulut ajouter quelque chose mais Tom Gauthier, équarisseur de billots de son métier, demanda:

— Ça va prendre combien de temps monter à Rivière-à-Pierre?

— Trois heures, répondit le médecin.

— Trois heures?

— Oui, trois heures.

Quelques mots s’échangèrent. Certains baissaient la tête. D’autres se regardaient, réfléchissaient.

— Et quand allons-nous revenir? lui cria  un joueur de cartes.

— Peut-être demain soir, répondit le médecin. Peut-être pour le souper. Puis il ajouta : « Ça se peut  qu’on couche  deux nuits  à l’auberge. Chose certaine, il y a un train qui va chercher du bois le 26, après-demain. On pourra revenir avec. »

La petite salle demeurait silencieuse. Après un moment, voyant qu’aucun homme ne répondait à son appel, il reprit d’une voix plus ferme :

— Écoutez, moi non plus, j’ai pas tellement le goût à soir de monter à Rivière-à-Pierre. Moi aussi, j’aimerais mieux rester ici avec ma  famille, fêter Noël avec ma femme et mes enfants, mais y s’agit d’une femme qui souffre, d’un enfant, y s’agit peut-être de sauver deux vies.

Quelques murmures montèrent du petit groupe. La plupart de ces hommes avaient travaillé toute la journée. Ils étaient fatigués. Écraser un levier pendant trois heures ne souriait à personne.

— Bon, puisque c’est comme ça, fit le médecin, je vais…

C’est alors que Gauthier leva la main et dit:

— J’y vas!

Et quelques secondes plus tard, on entendit une voix rauque :

— Moi aussi! Ç’était Ludger Paquet, fendeur de bardeaux à la manufacture Morasse.

— O.K. Rendez-vous à la gare dans vingt minutes, répondit le médecin, en souriant légèrement.

Aussitôt rendu à sa maison, le Dr Hébert se dirigea  à son bureau. Pendant qu’il vérifiait le contenu de sa trousse, sa femme s’approcha de lui.

— Je t’ai fait quelques sandwichs. Prends aussi cette bouteille d’eau.

Tandis qu’il déposait soigneusement un flacon de chloroforme, elle le regardait, avec ce regard doux et triste qu’elle avait parfois lorsqu’il partait pour soigner un malade, au fond d’un rang et qu’il ne revenait que le lendemain soir, fatigué, ayant peu dormi. Alors, avec une certaine impatience dans la voix, elle lui dit:

— J’aurais aimé aller à la messe de minuit avec toi et les enfants. Tu sais que je suis fière de toi, d’être avec toi, d’être à tes côtés, que je suis fière de ma famille.

— Bien sûr! Moi aussi j’aimerais aller à la messe de minuit avec toi, avec Arthur, Jeanne et Hélène. Mais tu verras, tu vas être fière quand je reviendrai avec des bonnes nouvelles.

— Mais quand vas-tu revenir?

— Probablement demain soir, pour le souper.

— Mais nous allons passer la journée de Noël sans toi?

— Oui, c’est ça être médecin. Si tout va bien, je devrais être de retour demain soir, pour le souper.

— Si tout va bien… répéta sa femme avec tristesse.

Il ferma lentement sa trousse et ajouta :

— Viendrais-tu me conduire à la gare?

Sans dire un mot de plus, elle se dirigea vers le garde-robe du vestibule où était suspendu son manteau de drap de laine. Le médecin alla embrasser ses enfants et sa mère qui vivait avec eux, puis le couple quitta la maison, se rendit à la petite écurie et monta dans la carriole.

Quand ils arrivèrent à la gare, M. Allen avait sorti la draisine de son abri et l’avait poussée sur les rails. Pour qu’elle soit plus légère, il avait retiré du coffre les outils qui servaient à l’entretien de la voie ferrée : pelles, pioches, clés et masses.

— Êtes-vous prêts? demanda le Dr Hébert aux deux jeunes hommes. Ça va être long.

— Ma mère a eu dix enfants, lui répondit Paquet, pi je pense que c’est pas fini. Je suis le deuxième, j’ai souvent attendu pas mal longtemps chez les voisins.

— O.K., partons, fit le médecin.

— Good luck! leur cria le chef de gare.

Le Dr Hébert se retourna vers sa femme et l’embrassa. Puis, rapidement il déposa son  lunch, la bouteille d’eau et sa trousse dans le coffre. Aussitôt qu’il fut assis sur la banquette, les deux  compagnons écrasèrent les leviers de la draisine. Le chef de gare et la jeune femme virent le petit véhicule s’éloigner et disparaître dans la nuit. Il était huit heures et trente du soir.

En passant sur le pont des chars, Le Dr Hébert remarqua que la rivière  Sainte-Anne était presque gelée d’une rive à l’autre. Au milieu, elle devenait un ruisseau dont l’eau noire et agitée allait glisser sous la glace. L’hiver s’installait pour de bon.

La petite voiture enfila un large corridor bordé de hauts sapins et où les rails fixés quatre ans plus tôt brillaient sous la pleine lune. Elle arriva assez vite à l’extrémité d’un grand plateau que les colons avaient défriché jusqu’au fond du rang Sainte-Croix et qu’ils appelaient déjà « le beau terrain ». Les souches noires n’étaient pas encore tout arrachées, mais le médecin remarqua qu’elles semblaient plus nombreuses qu’en plein jour, à cause de leur ombre que projetait la lune.

Assis sur un petit banc dur, face à la voie, il n’était pas très confortable, mais il n’avait pas froid: un capot de chat sauvage, un bon corps de laine, des vêtements chauds et des grosses mitaines de fourrure le protégeaient. Ses pensées se portèrent vers la femme. Il ne la connaissait pas. Le télégramme disait que c’était urgent. Le bébé devait être mal placé et elle devait souffrir. En arrivant, l’eau chaude, beaucoup d’eau chaude. La propreté. De la propreté. Vider la maison des enfants. C’était probablement déjà fait. Gardaient-ils des pensionnaires dans le temps des Fêtes? Puis deux lits pour mes gars. Il faut qu’ils se reposent. On ne sait jamais, je peux être rappelé au village pour une autre urgence.

Le véhicule déboucha alors dans de nouveaux champs. Le jeune médecin regarda vers la droite et aperçut au loin, sur le sommet d’une colline, des  maisons alignées; de leurs fenêtres sortait une lumière à peine visible et de leur toit montait une fumée blanche. « Chapamanchoine ». Drôle de nom. C’était celui qu’avaient donné les Indiens à cet endroit. Que pouvait bien signifier un tel nom?

Puis, la draisine longea le rang Saint-Antoine où quelques colons avaient bâti leur maison face à leur lot qu’ils n’avaient pas fini  d’essoucher. Comme la voie ferrée passait près de ces maisons, les trois hommes apercevaient les cuisines et les salles à manger qu’éclairait une lumière ocre et blonde.

Les colons devaient se préparer à aller à la messe de minuit, pensa-t-il. Les routes étaient mauvaises. Se rendraient-ils à Saint-Raymond? L’année précédente, le curé Bergeron les avait privés de la célébration, car l’année d’avant des jeunes hommes en boisson avaient semé le désordre dans l’église. Mais  il oublia vite  cette pensée. Il découvrait comment la nuit était belle et c’était grâce à cette lune toute ronde, toute lumineuse qui suivait le petit véhicule à travers les têtes des sapins et au-dessus des champs enneigés.

La vallée d’Allen’s Mill offrait le dernier terrain plat avant la grande forêt. Ludger et Tom gardaient le rythme, échangeant parfois leur place, car c’était ennuyant d’avoir toujours le dos tourné à la direction. Leur passager leur avait dit que le trajet prendrait un bon trois heures. Ils devaient faire vite, mais ils devaient aussi se ménager, ne pas se brûler, ne pas verser ou perdre pied. Ce n’était pas la nuit de Noël dont ils avaient rêvé, mais au lieu de prendre un coup à l’Hôtel Sapin, ils posaient un geste secourable et ils en étaient fiers. Chacun connaissait un père de famille qui était devenu veuf, avec une trâlée d’enfants sur les bras, suite à un accouchement qui avait mal tourné. Rendus à la rivière Jacquot le médecin se tourna vers eux et leur cria :

— Arrêtez, faut que vous vous reposiez un peu.

Alors les deux hommes laissèrent aller la draisine sur son élan. Quand elle fut presque immobile, ils sautèrent en bas et commencèrent à marcher le long de la voie. La Jacquot était gelée. Plus bas, la roue à aubes du moulin à scie s’était tue. Un grand silence recouvrait tout: les champs blancs derrière eux et la grande forêt devant eux. Aucun vent, aucun cri d’oiseau. Au loin, les grelots d’une carriole se firent entendre puis disparurent dans la nuit. Et ce fut de nouveau le silence. Le Dr Hébert s’était levé pour se dégourdir. Des milliers d’étoiles scintillaient. C’est alors qu’il pensa à celle des Rois mages, à la naissance du Christ qu’on s’apprêtait à célébrer dans tout le pays et ailleurs, aux États-Unis, en Europe, partout dans le monde. Les aiguilles de sa montre de poche indiquaient neuf heures et demie. Thérèse avait dû coucher Hélène et le petit Arthur. Jeanne aussi, mais elle ne devait pas dormir. Elle les réveillerait un peu avant la messe de minuit. Le beau visage de Thérèse. Ses enfants. Leur joie de vivre. Leurs jeux. Les sourires qui illuminaient leur visage.

Tom et Ludger avaient sorti leur bouteille d’eau du coffre à outils. Devant eux les rails brillaient et se perdaient dans le corridor sombre percé au milieu de la forêt. Trois heures de trajet. Il leur en restait deux. Le médecin prit ses trois sandwichs et les partagea avec ses compagnons. Il resta debout, tandis que les deux jeunes hommes s’assirent. Tous les trois mangeaient lentement, en silence. Puis jugeant qu’une dizaine de minutes de repos avaient suffi, le Dr Hébert dit tout haut, ne regardant ni Paquet, ni Gauthier:

— Faut repartir! Y a une femme en douleurs qui m’attend. Je vais faire un peu d’exercice. Ça va me faire du bien. Faut que je sois en forme quand je vais arriver à la pension. La nuit va peut-être être longue.

Il enleva sa ceinture fléchée et agrippa un levier. Gauthier s’assit alors à la place du médecin en souriant. Celui-ci écrasa le levier, le redressa, l’écrasa à nouveau, détacha un premier bouton et écrasa encore une fois. Les sapins enneigés défilaient de chaque côté de lui, les rails luisants s’engouffraient sous ses pieds et les essieux criaient de plus en plus fort. Étonné, heureux, il détacha un deuxième bouton; les leviers étaient devenus légers et la petite voiture avait atteint sa vitesse de croisière. Maintenant, tous les boutons étaient détachés et le capot de chat volait au vent. Le jeune médecin ressentait un plaisir semblable à celui que lui donnait sa bicyclette lorsqu’il pédalait à toute vitesse. Mais après plus de deux kilomètres à ce rythme, les sueurs commencèrent à humecter son corps de laine et comme il ne voulait ni s’épuiser, ni attraper du froid, il passa les poignées à Gauthier.

Cet exercice l’avait réjoui, ragaillardi. Il se laissa emporter par des pensées heureuses sur son avenir, sur ses enfants qu’il verrait grandir, sur ce beau pays couvert de forêts, de lacs, sur les colons qui seraient bientôt récompensés pour leur labeur. Puis, lentement sa tête s’inclina et il entra dans une demi-somnolence. Ses oreilles n’entendaient plus que le bruit métallique des roues sur les rails et le mécanisme de la draisine. En cette nuit de Noël, entre Allen’s Mill et Rivière-à-Pierre, le silence de la forêt n’était brisé que par le roulement passager du petit véhicule.

Quand les trois hommes arrivèrent à destination, le médecin sortit sa montre qui indiquait 11 h 30. Le voyage avait pris trois heures, comme il était prévu. La draisine entra alors silencieusement dans la petite clairière où apparurent à la gauche de la voie ferrée quelques camps de bois rond. Leurs murs bas, écrasés par le toit, étaient percés de petites fenêtres d’où s’échappait une lumière jaunâtre. De l’autre côté, de grosses cordes de bois destinées aux foyers des locomotives s’empilaient. Roulant lentement entre les deux rues désertes, la draisine s’approcha d’un talus sur lequel on avait bâti une imposante maison. Arrivé en face, le Dr Hébert demanda à descendre, et ses deux compagnons, épuisés, donnèrent les quelques derniers coups de levier afin d’atteindre la petite gare.

Dans ce coin perdu, au milieu de la forêt, les dimensions de la pension pouvaient étonner n’importe quel voyageur. À l’étage, le toit mansardé était garni de huit lucarnes qui devaient correspondre à autant de chambres, sinon à un dortoir, et au rez-de-chaussée, de grandes fenêtres projetaient des carreaux de lumière sur la neige. Avant que le médecin ne frappe à la porte elle s’ouvrit. Un homme costaud et jeune apparut dans l’embrasure.

— Le Dr Hébert?

— Oui.

— Nous vous attendions. J’suis bien content que vous arriviez.

L’homme était fébrile. Il avait le visage frais rasé, propre, mais ses yeux révélaient la fatigue. Pendant qu’il aidait le médecin à enlever son lourd manteau, celui-ci remarqua que la grande pièce qui servait de hall d’entrée était vide. Aucun homme, aucun client n’était assis à une table ou dans un fauteuil. Aussi, deux chaudrons en fer blanc reposaient sur le gros poêle cylindrique qui ronronnait au milieu de la pièce.

— Je suppose que c’est votre femme qui attend un bébé.

— Oui.

— Comment va-t-elle?

— Les contractions sont rapprochées.

— Où est-elle?

— Dans notre chambre. Venez.

Le mari poussa lentement la porte de la chambre.

— Odélie, c’est le Dr Hébert qui arrive de Saint-Raymond.

C’était une jeune femme, au début de la trentaine. Le teint pâle, les traits tirés, avec sur le front une mèche de cheveux blonds mouillés. Quand le Dr Hébert s’approcha du lit, elle eut un sourire qui le rassura un peu. Une femme plus jeune qu’elle se tenait debout de l’autre côté d’une petite table de nuit, où on avait déposé un pot à grande anse et un bassin. Il les salua toutes les deux.

— Comment allez-vous?

— Plutôt mal.

— Avez-vous eu beaucoup de contractions?

— Assez.

— Quand ont-elles commencé?

— Vers les cinq heures cet après-midi.

La jeune femme regardait le médecin en silence. Ses yeux anxieux avaient pleuré. Le Dr Hébert ne parlait pas. Il lui prit la main.

— Ça va bien aller. Vous allez voir. Ça va bien aller. Et il ajouta:

— Ce n’est pas votre premier?

— Non, mon cinquième.

— Comme vous avez déjà eu des enfants, le petit dernier ne tardera pas. Ayez confiance. Vous êtes à votre cinquième… Moi, madame, je suis à mon cinquantième cette année. Tous les deux sourirent. Il lui caressa la main et répéta :

— N’ayez pas peur. Ça va bien aller. Vos enfants sont chez une voisine?

— Oui.

— Ils sont en bonne santé?

— Très vivants!

Ils sourirent de nouveau. Puis, ils se regardèrent un moment  en silence.

— Si vous permettez, je vais vous examiner.

Il demanda au mari de se retirer, mais à la jeune femme qui semblait être son amie de rester.

Le médecin sortit de sa trousse de cuir le stéthoscope et écouta attentivement le cœur de la mère. Puis, il le posa sur son ventre.

— Maintenant je vais regarder un peu plus bas.

Il s’adressa alors à la jeune femme qui n’avait pas encore dit un mot, mais qui n’avait rien manqué de la scène.

— Mademoiselle…

— Lavoie… Rose-Hélène, répondit la jeune fille.

— Mademoiselle Lavoie, pourriez-vous  m’aider?

Assis près du poêle, dans la grande pièce qui servait de salle à manger, Gauthier et Paquet se reposaient. Ils étaient seuls avec le futur père qui, debout près d’une fenêtre, regardait les camps de bois rond et la petite gare. Pendant plusieurs minutes les trois hommes ne se parlèrent pas. Il n’y avait de bruits dans la pièce que le tic-tac lent de l’horloge et le crépitement irrégulier des quartiers de bois qui brûlaient.

M. Saint-Ours abandonna ses pensées et se retourna. Il s’aperçut alors que les deux compagnons du médecin s’endormaient.

— Vous êtes fatigués les gars. Il y a deux lits qui vous attendent dans le dortoir.

Un peu grisés par la rasade de gin qu’il leur avait servi, ils sourirent.

— Vous vous attendiez pas à une nuit de Noël comme ça!

— C’est pas une nuit de Noël ordinaire, lui répondit Gauthier.

Puis, après un moment de réflexion, il ajouta :

— Non, elle est pas comme les autres. Mais ça fait rien, chu heureux. Heureux pi fatiké.

À l’étage, une dizaine de lits étaient alignés et au milieu de la pièce un petit poêle cylindrique dégageait un peu de chaleur. Les deux lits les plus près du poêle laissaient voir leur paillasse, car on avait retiré les draps et les couvertures de laine afin qu’elle soit réchauffée.

Quand M. Saint-Ours quitta le dortoir, il vit que le Dr Hébert l’attendait au pied de l’escalier. Tenant d’une main la rampe et de l’autre une lampe à l’huile, il descendit lentement en essayant de lire sur le visage du médecin une bonne ou une mauvaise nouvelle.

— Votre enfant va naître bientôt.

— Et alors, docteur?

— C’est moins compliqué que je pensais. L’enfant est bien placé, mais il ne sera pas gros.

Avant d’entrer dans la chambre, le médecin  se retourna et lui demanda :

— Je comprends pas. Votre femme n’était pas suivie par une sage-femme?

— Oui, par Mme Tessier. Elle était sûre que le bébé arriverait à la fin de janvier. Mais les contractions ont commencé vers cinq heures. Ma femme à s’y connaît, c’est son cinquième. C’était impossible d’aller la chercher à Notre-Dame-des-Anges. Pi d’ailleurs à nous avait dit qu’elle allait passer Noël chez sa fille, à Saint-Ubalde. On a été obligés de vous envoyer un télégramme.

L’enfant naquit à une heure et cinq minutes, le matin de Noël. C’était un prématuré. Un garçon de quatre livres et demi. Chétif. Rosé. Fragile. La peau comme du papier de soie. Après l’avoir lavé délicatement, le Dr Hébert l’emmaillota dans du lainage et alla le déposer sur la porte du four du poêle à bois dans la cuisine. Puis, Rose-Hélène accrocha des serviettes mouillées dans la pièce afin qu’il respire mieux. Le médecin avait demandé au mari de lui monter un lit dans le corridor, pour qu’il soit près de la mère et du bébé. En s’y couchant, il pensa à la fois où il avait dû dormir sur une peau de carriole, étendue sur le plancher de la cuisine. Le jeune couple n’avait pas les moyens d’avoir un deuxième lit.

Durant la nuit, la température chuta. Le Dr Hébert se leva plusieurs fois, s’approchait de la mère épuisée, tâtait le pouls, surveillait l’hémorragie possible. Puis il traversait dans la cuisine, mettait un morceau de bois dans le poêle et regardait un moment le nouveau-né. Il réveilla le mari et lui demanda  de chauffer davantage la fournaise de la cave. De même que l’enfant, la mère ne devait pas prendre froid.

Un peu après sept heures, un soleil éclatant apparut au-dessus de la montagne, face à la pension. Mais à l’extérieur la température monterait à peine. Il ferait moins 20 Fahrenheit tout l’avant-midi. On se souhaita un Joyeux Noël. Le médecin se rendit à la gare afin d’envoyer un télégramme à sa famille tandis que la jeune demoiselle Lavoie alla visiter ses parents et revint aussitôt. Tom Gauthier et Ludger Paquet qui ne savaient quoi faire aidèrent à M. Saint-Ours à remplir les boîtes à bois. Aucun train ne circulait le jour de Noël et il n’était pas question pour eux de retourner à Saint-Raymond avec la draisine. D’ailleurs Gauthier avait remarqué que Mlle Lavoie était jolie.

Vers les dix heures, les quatre enfants du couple arrivèrent à la maison. Bernadette, dix ans, Béatrice, neuf ans, Arthur, six ans et Henri, quatre ans. La mère était heureuse de voir ses quatre trésors près de son lit. Le médecin approuva cette visite qui la ravivait, mais comme il s’inquiétait toujours du nouveau-né, il suggéra le baptême. Il valait mieux ne pas attendre le prêtre qui ne passerait à la mission qu’après le jour de l’An.

Le baptême eut lieu dans la chambre. Les quatre enfants et leur père s’approchèrent du berceau. Mlle Lavoie resta près de la mère tandis que le Dr Hébert et ses deux compagnons se tenaient près de la porte. Le père alluma un cierge et demanda à sa plus grande de le tenir. Puis, il souleva lentement le bébé endormi et délicatement lui enleva le bonnet. Béatrice glissa sous la tête un vase de verre ouvragé et rosé. Le père dit alors: « Mon fils, tu vas devenir un enfant de Dieu. Je vais te baptiser. » Il se tourna alors vers le médecin: « Ma femme et moi, on a pensé de lui donner votre nom pour vous remercier d’être venu ici le mettre au monde. » Le Dr Hébert, surpris, gêné, acquiesça d’un signe de  tête. Tenant son enfant contre lui, au creux de son bras gauche, il versa de l’autre main un peu d’eau sur la petite tête rosée. « Ferdinand, je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Après un moment de silence, il ajouta: « Si vous voulez bien, nous allons réciter un Notre-Père. »

Un peu avant midi, Mlle Lavoie mit le couvert pour neuf personnes sur la grande table, au centre de cette pièce qui servait de vestibule, de hall d’entrée et de salle à manger. Quand les enfants devinrent bruyants, leur père leur demanda de venir s’asseoir. Arthur et Henri durent se placer de chaque côté de Rose-Hélène, tandis que Béatrice et Bernadette s’assirent  l’une à côté de l’autre entre Gauthier et Paquet. Les trois visiteurs gênaient autant les garçons que les filles. Assises entre deux étrangers, les petites sœurs  parlaient à voix basse tandis que  leurs frères regardaient les deux jeunes hommes avec curiosité, mangeaient distraitement et n’osaient pas trop bouger. Le médecin et leur père, qui s’étaient assis aux bouts de la table, parlèrent peu. Le médecin regardait les enfants et il ne pouvait que penser aux siens qui se trouvaient  loin de lui, en ce jour de Noël. Gauthier remarqua que Mlle Lavoie savait s’y prendre avec les deux garçons et il ne perdait pas un mot de ce qu’elle leur disait. Et lui aussi choisissait bien ses mots afin de lui montrer qu’il était un homme bon, aimable et intéressant.

Aussitôt que le dîner fut terminé, le médecin se rendit au chevet de Mme Saint-Ours. Elle dormait et il n’osa la réveiller. L’état du bébé étant stable, il décida alors de faire une bonne sieste dans un lit confortable au dortoir. Il rêva à sa bicyclette, qu’il pédalait de toutes ses forces et que des chevaux, le long des clôtures, se sauvaient sur son passage. Des sapins, beaucoup de sapins enneigés lui apparurent. Un grand lac gelé. Son sommeil était si profond qu’il n’entendait aucun bruit, aucune parole venant de la cuisine ou de la  salle à manger. La pension n’existait plus. Il n’existait plus. Quand il se réveilla, sa montre lui indiquait quatre heures et demie. Il avait dormi plus de trois heures.

Après le souper, vers les huit heures, Tom Gauthier proposa une partie de cartes. On approcha une petite table carrée, près du poêle, au centre de la grande pièce, et il suggéra à Ludger de jouer avec le médecin tandis qu’il invitait Mlle Lavoie à être sa partenaire. Ce tête-à-tête lui permettrait de l’admirer, de lui parler. Et c’est ce qu’il fit durant les trois parties. Lui, qui passait sa vie avec des hommes costauds, parfois frustes et qui logeait dans une pension pour hommes seulement, n’avait pas encore eu le plaisir, venant d’arriver à Saint-Raymond, de fréquenter une fille du village. Dans ce monde d’hommes, la femme lui manquait. Alors cette soirée devint pour lui un pur bonheur. Durant les brassées, ils pouvaient échanger quelques mots; quand Rose-Hélène hésitait pour le choix d’une carte il la regardait et plus d’une fois il fut touché par les traits délicats de son visage, par ce ruban bleu qu’elle avait noué dans ses cheveux, et par ses beaux yeux bleus qui le fixaient lorsqu’elle venait de jouer. Le médecin et Paquet, eux, jouaient aux cartes. Paquet voulait être à la hauteur, ne pas ennuyer son compagnon de jeu. Mais tous les deux comprirent assez vite qu’un autre jeu était en cours près d’eux. Comme c’était le soir de Noël, ils furent patients et parfois eurent un sourire complice devant les regards et les mots courtois que s’échangeaient leurs adversaires.

Quand l’horloge rectangulaire, en bois d’acajou, adossée au mur sonna onze heures, le Dr Hébert sortit sa montre de poche et vérifia s’il avait la même heure.

— Je termine la partie, je vais voir le bébé et Mme Saint-Ours et je me couche.

Quelque cinq minutes plus tard, le médecin écoutait les battements rapides du cœur du nouveau-né tandis que Paquet montait au dortoir. Dans la salle à peine éclairée il ne restait plus que Mlle Lavoie et ce jeune homme qui la trouvait charmante. Tous les deux s’étaient approchés du poêle.

Gênée, Rose-Hélène demanda à Tom, sans le regarder:

— Vous travaillez à Saint-Raymond?

— Oui, j’équarris des billots chez Atkinson.

— Vous n’êtes pas bûcheron?

— Non, mais je monte parfois dans le bois pour équarrir. Cet automne, j’ suis allé à Gosford.

— Ça doit être difficile de mettre des billots carrés?

— Faut être habile, avoir un bon cœur.

Une grande tranquillité régnait dans la pièce. Après le va-et-vient de la journée, ils appréciaient la paix de la nuit qui leur faisait presque croire qu’ils étaient seuls dans la maison, seuls dans la clairière.

Brisant ce moment de silence, Rose-Hélène reprit la conversation:

— Êtes-vous né à Saint-Raymond?

— Non, je viens de la Gaspésie. De Maria.

— C’est loin.

— Plutôt.

Alors, à son tour, il lui demanda:

—Vous êtes née dans quel village?

— À Saint-Ubalde. Et elle ajouta: « Toute la famille est icite depuis deux ans. Mes parents, ma sœur Thérèse et mes trois frères, Alfred, Donat pi Edmond. Eux, ils ont chacun un lot. Y sont bûcherons aussi. Mais cet été, ils ont travaillé sur la ligne. »

L’horloge sonna onze heures quinze. Rose-Hélène attendit un peu, puis demanda à Tom:

— Vous partez demain… à quelle heure?

— À une heure.

— Reviendrez-vous à Rivière-à-Pierre?

— Oui, j’aimerais beaucoup. Il hésita alors un peu et ajouta en souriant: « Ya des belles filles le long de la voie. »

La jeune femme fut un peu surprise et lui rendit son sourire.

— D’ici deux ans, fit-elle, la ligne sera terminée, elle va être rendue à Chicoutimi. Il y aura des moulins à scie, des terres qui vont être défrichées dans le coin.

— Moi, j’aimerais avoir un moulin à scie.

— Moi, j’aimerais vivre sur une terre, lui répondit-elle. Ici des lots ont été vendus. Aujourd’hui nous ne sommes que cinq familles, mais avec le train qui va passer le long des lots, ça va être intéressant de vivre icite.

— Pour sûr que ça va être intéressant!

Il y eut de nouveau un moment de silence. Tous les deux devinrent rêveurs. Puis, la jeune femme dit d’une voix douce et égale:

— Je vais aller me coucher. J’ai une grosse journée demain.

Elle leva les yeux une dernière fois sur ce garçon qu’elle trouvait agréable à regarder et qui était gentil.

— Bonne nuit, fit-elle.

— Bonne nuit, Rose-Hélène.

Tom la regarda s’en aller d’un pas lent vers la chambre qui lui était réservée au rez-de-chaussée. Ce soir-là, Rose-Hélène portait une longue jupe verte, ample, qui descendait jusqu’aux chevilles, un large ceinturon brun et un chemisier blanc légèrement brodé. C’est ainsi qu’elle s’habillait le dimanche, au temps des Fêtes et dans les grandes occasions. Il resta un moment près du poêle. Heureux. Souriant. Ému. Touché par la grâce féminine. Par la beauté de ce  visage, plein de fraîcheur. Qu’il était ému!

Au petit matin, de gros flocons de neige tombaient doucement sur ce coin perdu, au milieu de la forêt. Aussitôt levé, le Dr Hébert s’était rendu dans la cuisine où le nouveau-né avait passé sa deuxième nuit, à la chaleur, sur la porte du four. Il avait d’abord remis le bandeau qui lui protégeait  les yeux,  puis avait écouté les battements de son petit cœur et s’était attardé sur la frêle poitrine que la respiration soulevait à peine. « Votre enfant est fragile, mais avec de la chance, des prières et des bons soins, il va s’en sortir. N’oubliez pas les serviettes mouillées, il faut que ça soit humide dans la cuisine. » Debout, près de l’évier, le père acquiesça d’un signe de tête.

Le médecin s’approcha alors de la fenêtre. Il n’y avait personne dehors. « Cinq familles seulement. Comme ils sont seuls! pensa-t-il. Comme ils sont isolés! Notre-Dame-des-Anges est à douze, treize milles, Allen’s Mill à une dizaine de milles. La ligne ne sera pas terminée avant deux ans. C’est vrai que durant l’été, il y a des centaines d’hommes qui construisent le chemin de fer. Mais avec le granit, les chantiers et les lots que des colons vont venir défricher, il va y avoir du monde bientôt. Ça va quand même prendre quelques années avant qu’il y ait un village. »

C’est alors qu’il aperçut, marchant dans la neige épaisse, l’un derrière l’autre, les quatre enfants Saint-Ours, suivis de Mlle Lavoie. Ils avaient couché une dernière fois chez elle. Quand le plus vieux  poussa la porte, les clochettes tintèrent et les cris des enfants voyant leur mère, debout dans l’embrasure de la porte de sa chambre à coucher, changèrent toute l’ambiance  de la maison.

Réunis dans la salle, ils déjeunèrent avec leurs parents, leur racontant qu’ils s’étaient ennuyés, même si M. et Mme Lavoie avaient été gentils. Les trois hommes les intimidaient moins et des questions parfois naïves, parfois impossibles à y répondre furent posées au médecin et à ses compagnons. Henri demanda qu’on aille chercher le nouveau-né. Paquet lui répondit que le voyage qu’il avait fait avec les sauvages l’avait fatigué et qu’il devait se reposer. M. Saint-Ours trouvait que Rose-Hélène prenait bien soin de M. Gauthier, mais il était surtout intéressé par les propos de M. Paquet qui s’y connaissait en menuiserie. Et M. Gauthier pensait que Mlle Lavoie pourrait être… serait peut-être… espérait que… enfin, c’était une belle fille du pays, en santé, travaillante, et qu’il ne fallait pas que sa relation se termine à midi. Non, il ne fallait pas.

Comme prévu, le train de Saint-Raymond arriva à l’heure du dîner. À vrai dire, c’était juste la locomotive et son tender à moitié vide de quartiers de bois qui venaient chercher les quatre wagons dont avait parlé M. Allen. Une locomotive qui faisait l’orgueil de La Compagnie de Chemin de fer de Québec et du Lac Saint-Jean: un chasse-pierres solide, une imposante cheminée en forme d’entonnoir, un gros phare rond encastré dans un boîtier aussi large que la chaudière et surtout quatre immenses roues, aussi hautes qu’un homme et articulées par des bras d’acier qui laissaient deviner la puissance de ce véhicule des temps modernes.

Au tintement sonore de la cloche tous s’étaient rendus aux fenêtres: les enfants et leurs parents, Tom Gauthier et Mlle Lavoie, Ludger Paquet et le médecin. Il ne manquait que le nouveau-né pour saluer le chauffeur et le mécanicien qui immobilisa sa locomotive devant la petite gare.

Parmi les trois hommes qui étaient venus à la mission en draisine, seul Tom Gauthier n’avait pas hâte de la quitter. Impatient de revoir les siens, le Dr Hébert partait avec la satisfaction d’avoir accompli le travail que sa profession exigeait de lui. La mère se rétablissait et le bébé était entre ses mains et celles du bon Dieu. Paquet avait trouvé l’endroit plutôt ennuyant pour un jeune homme qui aimait fêter tandis que le jeune amoureux se sentait triste et devenait nerveux. Il jetait, de temps à autre, un coup d’œil par les fenêtres, jouait durant quelques instants avec les garçons, tournait en rond et pensait beaucoup à cette Rose-Hélène qui lui plaisait tant.

Après s’être arrêtée quelques minutes à la petite gare, la locomotive toussoteuse continua jusqu’à Talbot, vingt minutes plus loin, afin d’aller chercher les quatre wagons de billots équarris. Il devait être presque une heure quand elle revint pour s’arrêter entre la gare et la pension.

Toute la maisonnée s’agglutina de nouveau derrière les fenêtres, sauf Mlle Lavoie qui avait  choisi de rester seule dans la cuisine avec Tom Gauthier. Gêné, n’osant trop comment l’aborder, le jeune homme la regardait balayer lentement le plancher. Comme elle s’approchait de lui, il lui dit à voix basse:

— J’suis ben content d’être venu ici. Puis hésitant, il ajouta: « Ça été mon plus beau jour de Noël depuis longtemps. J’aimerais vous revoir. »

— Moi aussi, fit-elle.

Et s’arrêtant de balayer, elle le regarda dans les yeux en souriant :

— Vous pourriez m’écrire. Vous savez écrire?

— Un peu. Des lettres assez carrées. Mais ça me ferait plaisir de vous écrire.

— Pas de carte postale. Une lettre. Une lettre cachetée. Le bureau de poste est ici. Il n’y a que sept casiers.

Gauthier avança d’un pas. Il lui enleva lentement le balai et le déposa contre l’évier. Avec ses grosses mains rugueuses, il prit la main droite de Rose-Hélène et la caressa.

– Oui, j’aimerais bien vous revoir.

Et le grand garçon timide embrassa lentement la main délicate.

La draisine fut palanquée sur un wagon de billots. Avant de monter dans celui des arpenteurs, le médecin et ses deux compagnons se retournèrent et saluèrent le couple Saint-Ours, qui était derrière une fenêtre, ainsi que Rose-Hélène, debout sur la galerie, avec les quatre enfants collés contre elle.

 

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Météo Portneuf